C’est toujours un plaisir de vous retrouver, d’autant plus qu’il me faut, au vu de la situation asservissante de l’aidance actuelle pour mes proches, trouver le temps pour vous, pour moi, pour notre belle pratique afin de nourrir ce chemin spirituel enrichi de nos expériences, joyeuses ou parfois douloureuses.
Courir après le temps pourrait créer un cercle vicieux infernal chez le commun des mortels.
Plus ils seront pressés, plus ils pourraient prendre des décisions hâtives et donc susceptibles d’être erronées. Il y a ainsi un risque à générer davantage de tâches pour rattraper ces erreurs. Au final, courir après le temps peut faire perdre plus de temps qu’il n’en économise, sauf si chaque tâche est faite avec la puissance de la concentration.
Lorsque je parle du commun des mortels, je ne me surestime pas bien sûr, connaissant moi-même mes limites physiologiques et psychologiques, mais je dois faire le constat cependant auprès de vous et en tant que guide spirituel, que sans le yoga et une pratique régulière depuis de longues années, il me serait impossible de gérer la situation actuelle.
Loin de moi l’intention de vouloir étaler ma vie personnelle sur la voie publique, l’idée étant davantage d’argumenter par constat et expérience, de la force positive que donne cette fabuleuse pratique.
Où pouvons-nous alors puiser cette force, pourraient s’interroger les néophytes ?
Nous la trouverons forcément dans les moments de répit mental et physique que les pratiques méditatives, de relaxation et d’intériorisation apportent.
Nous trouverons de même l’endurance physique par les techniques respiratoires et la simulation physique des āsana आसन, et plus encore s’ils sont intenses. Paradoxal en effet, de démarrer un cours d’āsana fatigué et de constater que le corps est revigoré. La pratique régénère.
Nous trouverons de même la rapidité, la précision des actions, un haut pouvoir de concentration, et une intelligence éclairée par les fabuleuses techniques énergétiques du kriya yoga.
Reste à trouver la force morale pour faire face à la désintégration en temps réel du sacrifice cosmique de la carnation, lorsque celui-ci touche nos proches tant aimés.
Nous la trouverons alors dans la compréhension de la haute métaphysique du yoga qui élève l’individu à sa dimension mystique et absolue en donnant un sens cohérent au spectacle du monde en apparence absurde auquel il assiste, étant partie prenante malgré lui.
Et surtout, devant l’adversité et pour soutenir la tension à l’élévation intérieure nécessaire pour fournir les efforts, l’amour et l’amitié reçus ou donnés sont les baumes les plus précieux.
Comme on passe du baume sur l’épaule douloureuse de l’autre alors que la nôtre est en feu.
L’être humain est aussi capable de cela, ce qui le réhabilite et lui donne l’accès au sacré.
Ainsi donc, je tiens à vous remercier de cette amitié reçue par vous, mes chers élèves, qui par vos petits messages, vos petits courriers, vos partages, restez présents et suffisamment patients. Affairée à de nombreuses tâches bien matérialistes ou logistiques, mon temps d’écriture en est amputé et mes partages de conférence sont moins fréquents. J’ai parfois le sentiment de gâcher mes compétences intellectuelles et artistiques à cette sādhanā साधना du service, mais les boucles doivent être bouclées.
Du jñānayoga ज्ञानयोग, le yoga de la connaissance, je glisse en ce moment aux affres d’un karma yoga कर्मयोग ardu dont il me faut extraire le nectar. Combattre, traverser le champ de bataille, sauvegarder (sauver et garder) apportera son lot de cicatrices et de blessures, d’affaiblissement, certes, mais aussi de renforcement par de nouveaux outils pour affronter ce temps qui nous modélise tous à petits pas.
Un guide spirituel se doit d’incarner l’enseignement qu’il préconise.
Cela a un prix à payer. L’amour vainc toujours en libérant le sens.
Pour revenir au manque de temps, la patience est mise à rude épreuve dans l’élaboration de tout projet.
Je pense aux projets du Centre Jaya pour une nouvelle salle à la Réunion et une prochaine en métropole, ainsi que la reprise en davantage de présentiel et cours débutants afin de redonner corps au Centre.
Plus on est pressé, plus l’esprit souhaite avancer à grand pas.
Or, il y a un temps incontournable pour passer d’un projet à sa réalisation matérielle.
Nous accepterons donc de laisser le temps au temps. C’est ce que nous faisons d’ailleurs depuis notre départ de la Réunion. Nous ne chômons pas, loin de nous, mais les projets sont en gestation d’une part et en réalisation lente dans un contexte délicat d’autre part. Nous ne lâchons rien.
Dans le cas individuel, lorsque quelqu’un se trouve dans des périodes de surcharge, respecter son corps pour éviter les blessures, accidents, voire les burn out, est plus que nécessaire.
Pour le yogi, la pratique permet cela avec ses plages de silence, d’immobile pose, d’immobilité mentale. Ainsi donc, pour ceux qui sont stressés car trop de responsabilités professionnelles ou familiales, la pratique est une solution mais il faut être courageux pour fournir les efforts lorsqu’on est asséné de lourds fardeaux.
Pour beaucoup de contemporains, un planning surchargé peut signifier aussi l’évitement de sa propre intériorité, comblant ainsi une peur du vide, voire éviter d’affronter son propre chaos intérieur. Notre société actuelle a développé chez les jeunes générations le culte de la performance et de l’optimisation de soi-même, mais le plus souvent, sans la dimension spirituelle.
Māyā माया, l’illusion dont parlent les sages est plus encore amplifiée que pour les générations précédentes. Le culte de l’individu éternellement jeune et performant sera inéluctablement effrité par la réalité cosmique. Sans dimension mystique et spirituelle, la vieillesse risque d’être une plus grande désillusion encore pour ces générations-là qu’elle ne le fut déjà pour les précédentes.
Blaise Pascal, Arthur Shopenhauer, S. De Beauvoir, disaient déjà ;
« La jeunesse est un mensonge » signifiant qu’elle ignore totalement le processus de l’entropie qui l’attend.
Le terme de Māyā a plusieurs sens selon les religions indiennes.
Il est déjà le pouvoir de Dieu de créer, perpétuant l’illusion de la dualité dans l’univers phénoménal. Elle est aussi la nature illusoire du monde.
Si cette manifestation est bien réelle, elle est une réalité insaisissable.
Chaque élément du monde, du point de vue de l’éternité, n’est qu’une goutte d’eau d’un océan sans limites. Pour le yogi, le but de l’éveil spirituel est de comprendre cela, plus précisément de faire l’expérience de la fausse dichotomie, du mirage de la māyā afin de la transcender, de passer son voile et de réaliser que l’Âtman आत्मन् c’est-à-dire le soi et l’univers, le Brahman ब्रह्मन् ne font qu’un.
Autrement dit, le yoga est la voix de l’identification de l’individu à l’absolu et non aux agents limitants que sont le corps et ses éléments (5 Prāṇa प्राण, 5 Jñānendriya ज्ञानेन्द्रिय, 5 karmendriya कर्मेन्द्रिय, l’Antaḥkaraṇa अन्तःकरण).
Voir théorie des 3 corps et des 25 Upadhis du Vedanta
Pour revenir au temps, le sentiment d’en manquer crée en nous l’impatience, une notion d’inconfort qui nous fait piétiner de l’intérieur. Devant la frustration, nous préférons faire quelque chose, n’importe quoi plutôt que de rester passif.
Quand nous agissons de façon impulsive, guidés par une émotion pressante plus qu’une véritable stratégie, nous compromettons le projet qui nous tient tant à cœur, à commencer par le projet de vie tout simplement.
Nous savons que le temps est subjectif et qu’il semble nous échapper, autant dans le corps que dans notre esprit. Nous avons beaucoup de mal, nous êtres humains, à estimer la durée des événements parce que notre horloge interne fluctue en fonction de nos émotions.
Heureux, le temps disparaît, alors que dans un conflit par exemple, il n’en finira plus de durer.
Notre impression du temps qui passe et de sa vitesse nous est totalement subjective.
Voir « La flèche du temps »
Alors comment parer à cela ?
Il est nécessaire d’entrer dans une pratique de vie où vous n’oubliez jamais que votre vie intérieure est aussi importante que votre travail, vos biens matériels et vos relations sociales.
Cette pratique quotidienne commence juste par un rappel permanent conscient à soi-même qu’il est préférable, à chaque instant, dans chaque situation, de choisir le calme plutôt que l’excitation, la conscience plutôt que l’agitation, l’objectivité, l’authenticité plutôt que la performance, le chemin personnel plutôt que la course sociale.
Revenir à l’état d’observateur intérieur de ses propres mécanismes, de ce qui vit en vous ou s’agite en vous, faire des micros pauses mentales comme le repli de Montaigne dans sa tour, afin que ces positionnements intérieurs deviennent des habitudes quotidiennes de sagesse qui réajustent votre objectif.
Sans donner des succès manifestes immédiats, cela aura la vertu de développer en vous davantage de sérénité transformant progressivement le rapport à vous-même et votre rapport à autrui.
Montaigne disait qu’il préférait n’observer et décrire que lui-même, car c’était le sujet qu’il connaissait le mieux tout en sachant que cela restait une connaissance provisoire toujours à revisiter.
Cette pratique aura aussi le mérite d’identifier vos propres contradictions et de les accueillir afin de mieux vous connaître et changer si besoin, certains mécanismes.
Le chemin vers l’autre passe en premier par le chemin à soi-même.
Pour pouvoir aborder cette pratique personnelle, il est nécessaire de ralentir intérieurement, d’adopter une attitude existentielle. Ce peut être le meilleur remède au stress et à cette course effrénée contre le temps que nous, contemporains subissons.
Il nous faut « apprendre à habiter le temps », nous dit B.Bertrand, à habiter ce nouveau temps du monde qui semble s’être au niveau humain et mondial, accéléré, à l’image infinitésimal du processus cosmique en cours et de son expansion.
L’introspection est un fabuleux outil de résilience.
Adopter cette attitude intérieure dans la vie quotidienne sera l’écho de votre pratique yoguique. Vos cours de pratique yoguique devraient être des rendez-vous aussi importants que ceux de la vie sociale et professionnelle. Le temps de pratique devrait être un temps intouchable dans vos agendas.
Comprenez bien, je ne suis pas là pour vous pousser à consommer mes cours de yoga. Je suis là pour vous montrer qu’en tant que guide spirituel, j’ai moi même mes faiblesses, mes contradictions, mes défauts, mes limites et je reste vigilante à n’entretenir aucune illusion sur quiconque à commencer par moi-même.
La culture de soi n’est pas le culte de l’égo mais la recherche de l’authenticité.
Pour établir des relations sincères et profondes, pour nous rencontrer dans la relation spirituelle, nous devons réaliser notre vérité propre, sans masque.
L’honnêteté consiste à regarder en face ce que nous préférons ignorer, et traquer nos fausses identifications, nos faiblesses.
La résilience ne consiste pas à encaisser les coups sans bouger car cela est voué à l’effondrement ou à l’explosion, ignorant nos limites neurologiques et psychologiques.
La vraie résilience qui permet de durer dans l’adversité repose sur une connaissance intime de soi-même.
Reconnaître les signes d’alerte, nos fragilités, nos mécanismes de défense, identifier ce qui nous épuise et ce qui nourrit, nécessite cette observation intérieure qui se construit patiemment.
Les sages vous diront : " commencez par observer votre propre vie".
Le yoga, la méditation vous montrent la direction et aident votre mental à comprendre et à adopter cette posture intérieure. Il vous apprend dans l’immobile pose, à ne pas réagir à la moindre sollicitation et développer en vous un ancrage profondément stable, au cœur de vous-même, un centre inaltérable où la lucidité vous attend.
Hari Om Tat Sat
Jaya yogacarya
Bibliographie :
– « Le défi Montaigne » de Bastien Bertrand
– Adaptation et Commentaire de Jaya Yogacarya
©Centre Jaya de Yoga Vedanta Ile de al Réunion & métropole
Remerciements àC.Pellorce pour ses corrections
