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"Une manière d’être"


 

"Une manière d’être"

Thème : Poésie mystique partie 2

Conférence donnée par Jaya Yogācārya en cours de méditation le vendredi 18 mai 2018

Nous avons parlé la dernière fois de la nature synthétique et profondément poétique des textes sacrés anciens. Nous avons vu que la poésie possède intrinsèquement, toutes les potentialités de la transcendance. Elles les possède d’autant plus lorsque le lecteur sait rester libre et créatif à sa lecture.
Un poème devrait rester une entité qui échappe à toute analyse de texte académique.
Octavio Paz (poète mexicain, prix Nobel de littérature en 1990) disait ; 
« Le poème exige l’abolition du poète qui l’a écrit et la naissance du poète qui le lit ».
Jean Pierre Siméon, auteur contemporain dont nous avons déjà parlé la dernière fois, rappelle que « la lecture d’un poème doit exercer la conscience à inventer des modes de compréhension actifs, originaux, imprévus et donc intensément libres. 
Qui se rend apte à la « polysémie » du poème, se rend apte à la polysémie du monde. »
La polysémie est en linguistique, le caractère d’un signe ou d’un mot qui possède plusieurs contenus, plusieurs sens.

Le même auteur nous dit ceci ;
« La lecture active du poème ouvre et libère la conscience et s’adonner à la lecture des poèmes, c’est restaurer en soi les moyens perdus de l’intelligence en se donnant une compréhension ouverte, subtile et courageuse du monde ».

Nous sommes dans ce monde contemporain, soumis, par la suprématie de l’image, à sa lecture passive. Cela nous dépossède du ressenti direct du réel. L’image, même instantanée, est aussi tronquée, montée, détournée et ne nous garantit en rien sa véracité et son authenticité.
Nous sommes, dans cet « accusé de réception visuel permanent » (J.P Siméon), dans une perception miroitée et en boucle. C’est une soi-disante perception de nous-même et de notre monde.

Le selfie en étant le paroxysme.
La violence de tout cela nous dépossède de l’expérience directe et du ressenti de notre propre réel.
La poésie, par le symbole, la métaphore, l’implicite, va aller chercher ce qui se cache sous les apparences.
Elle va, tout comme le fait le yogi, chercher l’essence du réel. Elle va le faire, avec son souffle, ses vers, ses rythmes, son corps, son énergie, son verbe, son son, son esprit, et participe ainsi au processus de la transcendance.

Comme les pratiques yoguiques et méditatives, la poésie offre la sensation de l’intériorité.

Elle témoigne, dans un champ sensible, de ce qui nous relie à ce réel et à ce monde, au-delà de la numérisation, de la robotisation.

Elle nous lie à nous-même.

St John-Perse (poète français, lauréat du prix Nobel de littérature1960) parlait du drame de l’homme contemporain qui laisse se creuser un trop grand écart entre l’homme temporel et l’homme intemporel.
Nous sommes-là , une fois de plus, dans l’éternel sujet de la quête spirituelle qui veille à préserver cet homme fondamental et éternel en lui donnant les outils pour retrouver ou saisir sa véritable nature, celle du « Moi profond » et non celle du « Je personnel » assujetti aux objets du monde. Voir conférence « L’Océan ".
« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe... » citation de St John-Perse
Le poète et le yogi cherchent la profondeur en toute chose afin de révéler l’indescriptible et ne se laissent pas "esclavager" par des doctrines, ni par des représentations figées du réel.
La poésie est étrange, libre et incontrôlable. Le yoga aussi !
La poésie permet l’expérience de sensations et perceptions inconnues.
« Son but n’est pas de rassurer mais de témoigner de sa liberté ».
Le yoga aussi !
Le poète, comme le yogi, vivent un état de conscience, une expérimentation directe du réel, du ressenti de ce réel. Ils englobent le tout dans leurs quêtes du sens de l’existence.

C’est une manière d’être.

Le poète est inspiré et pour cela il lui faut cette aptitude à la créativité.
Il lui faut cette capacité de vision, cette intelligence lumineuse, ce que nous appelons la Buddhi lumineuse बुद्धि, ce pouvoir illuminant du mental, cette pensée pénétrante qui se révèle chez le yogi lorsque celui-ci transcende le mental et le corps par l’activation du principe « conscience-énergie » dans ses plans supérieurs.
Le yogi parlera de Grâce, Kṛpā कृपा, le poète, d’inspiration.
Ce qui les unit, c’est la quête du sens par la transcendance.
Même si le poète se dit agnostique, dans la part qu’il réserve au doute réside la part de la quête du sens.
Au-delà de la poésie en général, le propos qui nous intéresse ici reste la poésie mystique et plus particulièrement celle qui se fait l’écho de l’expérience yoguique.

La poésie mystique n’est pas un délire vers des nostalgies cosmiques.
Elle est le reflet de ce qui s’éveille chez le chercheur spirituel, enchâssé dans son être individuel et ses limitations. Ce qui s’éveille parfois semble s’affranchir des limitations matérielles, de celles des organes des sens et de l’esprit, pour s’ouvrir à un univers immense et lumineux.

Dans sa dimension ordinaire, la vie n’est pas une vue de l’esprit, nous sommes intégralement elle. Notre conscience n’est pas en dehors d’elle.
La connaissance de nous-même et plus encore du Soi, s’est toujours désaltérée à des grands principes d’une fondamentale dualité.
« L’Éternité et le Temps », ou « l’Immuable et le Manifesté », ou « l’Un et le Multiple ».
Alain Porte auteur contemporain nous dit que cette inconcevable dualité nous conduit à la conscience de cette « apparente imperfection » et se trouve être le suprême stimulant de la création mais aussi de la quête de l’Unité.
Pour le yogi, il est hors de question de s’enliser dans l’expectative ou s’égarer dans le dédale des spéculations nous menant tout droit au néant.
Pour le yogi, il doit y avoir expérience directe.
Il lui faut abandonner ses peurs, enlever l’illusion, les pensées erronées, travailler le détachement et apprendre à découvrir sa véritable nature.
Pour atteindre Ānanda आनन्द, cet état de béatitude, assimilé à l’approche de l’absolu Brahmanब्रह्मन्, principe immuable sans forme ni nom, il lui faut passer par l’accomplissement de toute forme, à savoir par l’accomplissement de ce que lui offre la Prakṛti प्रकृति (la manifestation).

Dans la science yoguique de l’éveil, Śiva शिव, symbolisant la conscience éveillée, dispense à la fois la Réalité ultime qui est au-delà de toute forme et la jouissance de la manifestation qui s’incarne dans les formes elles-mêmes.
« Tantôt Ascète inflexible, tantôt Danseur échevelé sur les bûchers funèbres, rien ni personne ne saurait lui dicter son apparence. Rien ni personne ne saurait en concevoir la véritable nature, qui intrinsèquement, est le non-manifesté, l’absolu. » A.Porte

C’est là que le poète mystique intervient. Pour dépasser cela, il faut un cœur intrépide, de l’audace et de la clairvoyance. Nos sens sont limités, nos conceptions aussi subtiles et intellectuelles restent limitées.
« Nous ignorons tout de la cause de l’univers », mais nous apprenons en yoga à transcender ce pourquoi. Le yogi ne va pas polémiquer ni trouver des solutions par le raisonnement intellectuel. Il n’a pas intérêt non plus à s’enliser dans une extase ou une effusion aveugle, une dévotion sulfureuse.
La Dualité de son être et du monde va être dissipée par la connaissance spirituelle, par le processus d’intégration en retournant vers sa nature originelle.Toute la quête, les doutes, les intuitions mais aussi les réalisations vont nourrir la poésie mystique et lui permettront d’être le témoin de cette démarche ouverte et libre en décrivant ce qui par nature est indicible et indescriptible.

Pour finir, apprécions cet hymne tantrique du X° s dédié à Śiva.

« S’il y avait un puits d’encre
Bleue comme une montagne au crépuscule,
Et si l’océan en était l’encrier,
et si la plume était la plus belle branche
d’un arbre céleste,
et que la Terre soit le parchemin,
Sarasvatī elle-même pourrait écrire sans relâche
d’âge en âge,
jamais elle n’épuiserait, ô Seigneur,
l’immensité insondable de ta nature ! »


Vous allez donc ce soir, cesser d’être passif. J’attends toujours de vous d’ailleurs, d’avoir lors de mes conférences, une écoute très active et très concentrée ainsi qu’une posture physique vigilante.
Nous allons faire quelques exercices d’écriture poétique mystique.

Hari om tat Sat
Jaya Yogācārya

Bibliographie :
« Le monde sauvera la poésie » de Jean Pierre Siméon aux Edts Le Passeur
« Shiva, le seigneur-du-sommeil » traduit par Alain Porte aux Edts Sagesses
« LALLA, Chants mystiques du tantrisme cachemirien » par Daniel Odier aux Edts Sagesses

Adaptation et commentaire par Jaya Yogācārya

 

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